Apatheia

Privation d'affection

Dans le métro, après un cours particulier, j’ai observé cette jeune fille fascinée par la tour Eifel et arborant un tricot ridicule expliquant son amour (répugnant) pour Paris. Elle incarnait la joie simple de vivre, celle qui ne demande qu’à s’épanouir sans jamais commencer à faire mal à autrui et qui, lors d’un freinage viril, s’est retrouvée spontanément heurtée puis en pleurs, effondrée au sol. Elle est partie sans mot dire, sans jamais donner l’impression qu’un jour elle surmonterait cette cassure. C’était irréel et c’est aujourd’hui juste symbolique. / À nouveau, un sourire m’a quitté, un de plus, mais petit à petit, je vois Amalthée s’éloigner de moi et je me sens devenir un Monsieur Seguin, non pas comme rempart contre la liberté, mais comme celui à qui il ne reste plus rien. Car mes quelques rêves se sont vus petit à petit brisés sans que je n’y puisse rien, même si j’ai tout donné, par principe, et par marchandage aussi. Et si celle-là, alors la tumeur au cerveau se résorbera ? Non. Et puis cela non plus, même si je garderai la tête haute juste au bout, que mes affaires seront en ordre et que mes dernières œuvres ne voleront pas leur panache infernal. / Quand le moment où tous vos rêves se sont brisés tel un diamant parisien arrive, ce n’est pas tant un bilan ni même un constat d’échec, mais un simple sentiment d’une profonde injustice. Comment quelqu’un qui a toujours tout fait pour apporter le bonheur à tous n’arrive-t-il plus à en garder un peu pour lui, juste assez pour envisager de vivre ? Lorsque je quitte mes élèves, aussi insupportables aient-ils pu être, j’ai quand même le sourire. Je les surnomme les monstres ou les Pokemon, je donne des conseils aux collègues sur comment les battre sans laisser de trace (avec un dictionnaire sur le dessus de la tête, astuce piquée aux Ripoux) et surtout, aucun bébé ne saurait m’être remis sans l’eau de son bain, parce qu’il est bien connu que je ne laisse personne sur le bas-côté. Mais au final, après avoir été chargée, la mule ne reçoit jamais qu’un coup de pied. / Bien sûr, je pourrai continuer de serrer les dents, d’attendre en marchant, mais ma limite est dépassée. Le décalage avec la société est trop grand. Ainsi que l’injustice, même si la justice n’existe pas, il n’y a aucun sens à rien, qui n’a d’ailleurs pas d’importance. Je me détache, de moi-même et du monde. L’escalier de verre s’est brisé sous mes pieds, mais j’ai quand même pris le temps de détruire tous les inédits, parce que tout n’est que simulacre et que si je ne sais pas pourquoi j’ai tant d’affection pour N., qui me répugne, je sais que son incapacité à me retrouver est dorénavant réelle. Et K. saura se débrouiller sans moi : l’autre jour, au téléphone, il m’a menacé de raccrocher et je me suis dit qu’enfin il maîtrisait ses passions au profit de la raison ; le reste n’est que dialectique personnelle. / Je ne supporte plus la méchanceté. Ceux qui me connaissent, un tant soit peu, savent que je suis quelqu’un en perpétuelle motivation, tantôt souriant et riant, tantôt plus effacé et taciturne, mais toujours tourné vers l’avenir, convaincu que ce qui doit être fait sera fait, d’une manière ou d’une autre, le plus souvent en déclarant, avec une simplicité désarmante, qu’on y va. Juste cela : faire le premier pas, sans réfléchir parce qu’il n’y a pas besoin de conceptualiser la volonté ; cette dernière se vit dans l’action détachée de toute considération matérielle. Reprise de Jeanne Moreau : merde ; parce que vous, vous n’êtes pas jaloux : ce que vous ne voulez pas est que cela vous coûte de l’argent. / Comprenez bien : la musique en est venue à me déranger. Le son de ma voix dans les enregistrements qui resteront à jamais inédits me répugne. WordPress, littéralement, m’emmerde : leur interface est à chier et leur code, au-delà de la courante, est une autoroute sans radar, mais avec un seul camion, celui que je salue sans casque, après une série de virages au fil du rasoir, parce que la ligne droite est plus snob, incontestablement. En fait, ce que je veux dire est que si je ne trouve pas ma place dans le monde, le cosmos, ou toute autre appellation de votre choix forcément nauséabond, c’est bien parce que je ne suis qu’une merde. La majorité ne peut pas avoir tort, forcément, comment osez-vous remettre Mike Judge en question ? Je m’étrangle la tête cognant sur le parquet, parce que ma gorge ne suit pas. Et, K., surtout, arrête de parler de matrice, c’est juste bête et, accessoirement, cela me gonfle, mais cela, je ne te le dis pas, car tu es assez inhumain pour t’en vouloir. / (Je regarde Billy Corgan baiser le pied d’une femme et je trouve cela répugnant ; j’aurais donc dû essayer cela au moins une fois, tant pis.) / Comprenez bien que j’aurai aimé être quelqu’un de bien. Les collègues — j’utilise ce terme en parfaite imposture — me félicitent : « Je ne sais pas ce que tu as fait avec I., mais il est transformé, c’est un régal ! » Et tout ce que je vois, c’est qu’il nous reste une heure de tutorat, qu’il trouve le moyen de sécher à tous les coups. Savez-vous ce que cela fait de voir N. vous dire, en pleurant, qu’il a besoin de vous pour arrêter les conneries et que la seule pensée qui vous vient est qu’il est un excellent manipulateur ? Est-ce que cela ne fait pas de vous la dernière des merdes que de voir tout cela, d’être celui qui ne croit plus en la bonté humaine, parce que cette dernière essaye forcément de vous baiser, et même pas parce que c’est vous, mais juste parce que vous êtes une cible facile, à sourire à tout y compris le plus absolu des malheurs, parce qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer ? Mais pourquoi je ne retrouve pas le nom de cette enseignante qui m’avait inculqué cette pensée à la force de la répétition ? Poursuoi est-ce que celui dont je me souviens du nom ne m’a jamais répondu alors que je lui avais écrit mon bon — et sincère, fou que je suis ! — souvenir, hommage à tout ce qu’il m’a apporté et qu’aujourd’hui encore, j’ai transmis à mes élèves ? Quant à sa remplaçante, adorable, je ne peux que deviner sa déception à mon égard, même si je continue de croire — preuve de ma médiocrité appelant l’éradication de toute urgence — à ma bonne volonté innocente ? Avez-vous vraiment envie de vivre dans un monde… ; j’ai oublié ce que je voulais dire, parce que je suis fasciné par le fait que chaque fois que je laisse ma tête reposer contre le mur, le choc est chaque fois plus fort, au point de remplir mon verre et de boire, chaque fois plus vite, pour mesurer la progression, mais je crois que j’ai atteint un palier et cela me déprime d’autant plus ; vous croyez que je suis dépressif ? Je n’en ai pas l’impression, juste le sentiment de courir après une chimère de ce que j’ai cru être, ce qui n’est jamais qu’une définition pertinente parmi tant d’autres de la vie. Et, sincèrement : je ne suis pas méchant. Maladroit, incapable d’exprimer ses sentiments parce que cela fait sinon tache et [testament en passant : brûlez toutes mes possessions et ne cherchez jamais à rentrer dans mes archives numériques ; mon intimité est ma dernière paréidolie et la clef passe-partout n’existe que dans ma tête et dans toutes les incarnations, par définition éphémères, en acte de cette dernière, évaporées au moment où vous me lirez d’une attention désintéressée]. P.S. ceci n’est pas un délire paranoïaque, ce qui explique la totale dispensabilité de ce texte, et du reste. Accessoirement, je vous envie d’être capable d’aimer. / Mais réfléchissons à nouveau, posément et calmement, rationnellement. L’expression est idiomatique : la vie m’a pris mes rêves. Remarquez, le terme de vie seul est déjà idiomatique et ce qu’il désigne ne fait que tout emporter dans une fuite en avant finie. Je n’ai pas d’autres rêves et cela ne changera plus. Je ne veux également pas continuer juste pour le principe. De fait, tout est question de choix et vivre est optionnel. Alors : adieu.

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Tuer les gens (Album).

C’est toujours le matin, au réveil, que l’idée devient insupportable. Auparavant, elle était bonne, évidemment ; même après, d’ailleurs. Mais une fois le moment de la réalisation venu, après une semaine déjà bien chargée (« Un emploi du temps de ministre, sans la reconnaissance ni le salaire », m’a-t-on dit ; j’ai surtout insisté sur le salaire, le reste n’étant que comme la vie : optionnel), le fardeau prend d’autant plus toute la mesure de sa masse qu’il fait beau et que je ne dois plus qu’acheter une chaise longue pour mon jardin, ayant déjà l’alcool, les disques et les livres. À la place, je suis parti avant sept heures, puis j’ai pris le bus, une fois, et le métro, deux fois. Pas de parking sécurisé / pas de moto / car hors de mon ghetto / seul le mal est fait. Alors le train, depuis la gare de l’Est (Paris la nauséabonde) et ses cloches qui me donnent du « Madame » avant de se raviser, authentiquement désolées, et peut-être même pour d’autres raisons en plus de l’aumône potentiellement perdue ; je ne suis pas bégueule, sauf avec cet homme dans le wagon, que j’observe avec mépris du coin de l’œil, faute d’arriver à me concentrer sur Houellebecq — je m’y mets enfin — ; je le regarde enlever ses chaussures afin de mettre ses pieds sur le fauteuil face à lui. J’en viens à avoir l’impression de lire du Sartre et, préférant ranger mon livre avant que la réalité ne dépasse la fiction, je me mets à regarder le paysage tout en démarrant le premier album de VedeTT ; l’homme me fait un sourire puis, du bout des lèvres, m’envoie un baiser de l’air satisfait de celui qui ne cherche même pas à comprendre pourquoi il est encore vierge à son âge (il doit avoir une petite quarantaine). Il me répugne et, en même temps, je me demande si je ne devrais pas faire comme les frères Wachowski, mais en mieux. Pas Sense8, trop difficile à surpasser, mais ma transition. Même si, non, mon identité est bien trop évidente pour cela, ce malgré le fait que l’ambiguïté m’amuse pour l’effet qu’elle a chez les acéphales. Cela et l’air triste de mon polisson me voir quitter la rame à un arrêt autre que le sien. Entre temps, les nappes synthétiques et flottantes de Florent Vincelot (la piste 9 est brillamment ratée) correspondent à cette province banlieusarde dont on ne sait plus trop si les chaînes de la T.N.T. l’ont récupérée ou carrément inventée : tous mes marqueurs snobs virent au rouge et je me sens en apnée comme dans une bibliothèque municipale ; vite, marcher loin du centre-ville durant la pause et me perdre dans les petites rues sans âme qui vive, juste des corps plus ou moins concupiscents. Mais auparavant, j’aurai fait sa connaissance. Nous sommes sortis tous les deux par la mauvaise sortie et, au moment où j’envisageais de me tromper plus encore, je l’ai aperçue, je lui ai même parlé, et, en me rangeant à son opinion, je l’ai laissée me sauver en l’accompagnant du côté opposé d’où je pensais aller ; c’est à ce moment-là que j’aurai dû commencer à me méfier, pour cela et le fait qu’elle était belle comme un ange venu me prendre dans ses bras et me dire que je pouvais enfin souffler, que ma tentative de vie avait enfin échoué. Nous avons marché, sans trop savoir quoi se dire. Je n’ai pas insisté et elle s’est même dépêchée de s’installer auprès de notre chauffeur, à mon grand soulagement. Seul, derrière, sans un mot ; ma place. Je ne l’ai pas revue à midi, lorsque j’ai marché à la recherche des lettres manquantes (d, é et s) à mon espoir, mais en fin d’après-midi, lorsque notre chauffeur et moi l’attendions. À nouveau, un ange. Je me suis précipité sur la portière du passager avant, que j’ai tenue pour elle avant de m’installer à ma place, tendu à l’idée de savoir comment me débarrasser d’elle afin de lire tranquillement dans le train. Finalement, elle commencera à corriger une copie, mais ne la finira pas vraiment, car en même temps que je remarquais tous ses défauts, surtout ceux de son visage, ceux de celles qui a déjà vécu, la conversation, celle qui rend véritable la beauté éthérée, celle qui transforme la coïncidence en rencontre, les paroles devenant échanges, sa main se posant sur mon épaule pour me faire la bise et me demander mon prénom avant de me donner le sien. Je ne m’y attendais pas et cela m’a déstabilisé, mais elle n’a rien vu, car je crois que je n’ai rien montré. Tout en la regardant partir, enchanté, j’ai pris mon téléphone portable et je n’ai pas su attendre avant d’envoyer un message, à n’importe qui sauf elle, disant : « J’ai besoin de haine. »

Facilité, veulerie, servilité.

L’autre jour, au coin de ma rue, j’ai avisé Cyril Hanouna, garé sur deux passages piétons — cet homme est toujours dans l’excès — et en train de montrer avec un air chafouin l’écran de son téléphone à ce qui m’a semblé être l’un de ses chroniqueurs. Mécaniquement, et avec l’aide de l’application de ma ville, j’ai pris une photo pour illustrer le message envoyé à la municipalité, dans la rubrique des incivilités et j’ai laissé s’échapper un soupir de cette satisfaction teintée d’amertume, comme à chaque fois que l’on se retrouve à dénoncer — n’ayez pas peur, ce n’est pas un sale — un anachronisme.

J’y ai repensé lorsque J. est venue chez moi. Elle est très gentille et le sexe, même si probablement condamné à la fugacité, était très bien, mais elle m’a démontré, également, qu’en un sens, je ne suis pas de ce nouveau monde. Et si un calcul anglo-saxon démontrait que je suis l’anachronisme, il suffit de regarder les États-Unis d’Amérique ainsi que le Royaume-Uni pour laisser l’utilitarisme au fond de sa poubelle et ne pas avoir peur, dans le prolongement de la pensée raisonnée, de dire qu’effectivement il vaut mieux une poignée d’individus de bonne volonté qu’une majorité d’égoïstes qui ne feront que casser sans jamais rien créer. Ou bien déféquer dans vos toilettes, sans le bruit, mais avec l’odeur et le pourboire (J.) ou encore poser ses affaires n’importe où, manquer de rayer un MacBook Pro flambant neuf en plus du coup de poing qui a failli partir lorsque j’ai entendu l’intéresser déclarer, presque choqué : « Mais qu’est-ce que t’en as à foutre ? »

Et le téléphone qui sonne tard le soir : vite, corriger le courrier d’une avocate, qui gagne dix fois mon salaire tout en étant incapable d’accorder un participe passé. Les élèves qui sont odieux et fiers de l’être, avant de pleurer, lundi prochain, quand la vidéo d’Harry Potter laissera place, au bout de deux minutes, à un reportage sur la commedia dell’arte puis à un contrôle surprise sur ce qu’ils n’auront pas vu, car occupés à répéter que « Ca s’fait pas » et autres revendications d’enfants par défaut. Plus tard, ils iront probablement marcher dans la rue au milieu des revendications et voteront en ayant l’impression d’être utiles. Ils gagneront plus que moi alors qu’ils seront encore plus stupides et égocentriques que la génération précédente.

Ne pas passer l’année n’est pas une fatalité, c’est juste une fin nécessaire.

À contresens sur les trottoirs.

Je ne peux pas dire que je n’ai pas apprécié les efforts de V. à mon égard : elle m’a interdit de boire au bout d’une bouteille de blanc et de champagne (mais j’ai quand même profité de ses absences pour en vider d’autres), a longuement négocié que je rentre sans Hauteclaire et m’a même forcé à boire de l’Evian. Mais comme je l’ai rappelé à tout le monde sauf elle — effort diplomatique —, je suis plus slave qu’elle, donc je peux conduire piloter. J. et N. m’ont demandé si elles devaient m’attendre, mais je les ai assurées que non et je pense qu’elles ont compris au bruit que c’était effectivement le cas (plus probable : elles ont du regretter de me faire confiance). Mais j’avais besoin de me désinhiber, de laisser la passion piloter, et cela m’a fait le plus grand bien. Je n’en retire aucune fierté, juste, pour une fois ai-je décidé d’être égoïste, de ne penser qu’à moi sans me soucier d’autrui. M’accorder un temps justement hors du temps, hors de la société, excentrique jusqu’à me retrouver hors de moi. Ne plus penser, et surtout pas à cette autre N., qui m’a envoyé un message dont je ne sais qu’affecter. Elle a une place à part dans mon esprit, mais je ne pourrai prétendre en dire autant dans mon cœur et si je reste fatigué de son inconséquence et de ses probables mensonges pour dissimuler cette dernière, c’est de sa main que je veux mourir. L’industrie d’Hollywood saurait rentabiliser cela, mais hors de l’argent et des rêves qu’il fabrique, la réalité est juste une plaque de vomis qui n’a même pas su viser le caniveau ; ça comme le reste.

L’enfant était étonné, des chauves-souris lui lavaient la tête. Le lendemain, il avait vendu ses chaussures qu’il n’avait pas lavées. La famille qui était dedans était tordue.

J’ai retrouvé ce bout de texte dans mes notes et j’ai mis plusieurs heures à en retrouver la provenance, pour au final importer dans Apple iTunes des disques qui, je le sais pertinemment, vont remuer des choses douloureuses. Mais d’une manière ou d’une autre, il faudra bien que je respecte mon ressenti et que j’en finisse avant la fin de l’année, non ?

Cette phrase a le potentiel d’un titre, mais sa réalisation laisse à désirer.

Il y a tellement de péripéties à écrire, mais les mots ne s’échappent de ma tête que pour s’écraser lamentablement sur le sol, quel qu’il soit : asphalte dégradé, caniveau sale, Apple Notes, parquet taché, par ordre décroissant de fréquence. C’est en fait une situation de transition dans laquelle je me tiens soigneusement enfermé, un peu comme mon nouveau voisin du dessus, que j’ai détesté dès la vue de son nom de famille, mais qui se rattrape progressivement depuis, même si je n’en pense pas moins pour autant : il ne fait pas de bruit, contrairement à ses prédécesseurs de la même engeance, et il ne semble pas non plus religieux — un très bon point, surtout avec ce dogme-là —, mais il respire néanmoins la vulgarité telle une femme misant tout sur sa manucure. Accessoirement, les travaux qui devaient être finis en décembre dernier, à temps pour les vacances scolaires, durent encore aujourd’hui, parce qu’une fois les premiers terminés, il a demandé à ce que tout soit cassé et recommencé ; assurément, cet homme-là est au-delà du caca nerveux et il vise au bas mot une diarrhée spasmodique que même l’éditeur Hightide n’oserait pas filmer. Mais, surtout, il me rappelle combien je dois sortir de cette zone de transition par trop confortable, située entre le scaphandre et le cube glacé, d’autant que les raisons pour y rester se font légion.

Ce n’est pas tant que j’abandonne tout espoir de vie — je n’en ai jamais eu —, mais il y a cette pensée du Nouvel An qui continue de résonner dans ma tête. Pourtant, les projets sont là, les raisons d’y croire étant plutôt raisonnables et certaines opportunités se présentent même à moi. Mais il y a aussi le passé, un comble pour quelqu’un qui laisse à charge d’autrui de documenter ma vie dans toutes ses dimensions autres que le futur. Cette année de deuil qui est finalement écoulée, mais dont le sablier semble cabossé d’une manière curieuse qui empêcherait les grains de sable de reposer en paix, les contraignant à sans cesse virevolter, se cognant inlassablement contre les parois depuis qu’ils y ont été enfermés, à la manière de Juhana qui se consume entre son héritage psychique endommagé et la flamme de la rousse Inka qui partira après lui avoir tout pris ; un peu comme Mia avec Sebastian, mais de façon nettement moins ennuyeuse quand même. Car tout le monde sait que l’inverse — Jim et Aurora, Attila et Theodora — n’existe que très peu. Ce n’était donc pas la tempête crainte, mais plutôt quelque chose de subtil, l’œuvre d’un grand chirurgien qui serait au sommet de son art du scalpel, mais n’aurait pas pour autant oublié d’être sale ; parce que j’avance raisonnablement vite sur beaucoup de chantiers en même temps, je repousse inconsciemment leur dénouement pourtant si proche.

L’autre jour, K. m’a dit : « Toujours à projeter la faute sur les autres alors qu’y a pas grand monde qui peut te supporter. » et cela a été très dur pour moi, que de ne pas éclater de rire. Mentalement, j’ai cherché une copie de cette réclame dans laquelle chaque intervenant explique que ce n’est pas lui mais un autre qui a un problème avec l’alcool, jusqu’à ce que, très rapidement, je me souvienne que mon cerveau n’était pas encore directement connecté à la machine — au passage et de manière totalement fortuite : Scarlett Johansson est une truie — et que je réponde avec cette citation laconique : « You and the point are two complete strangers. » Il n’empêche, le reproche de K. a beaucoup fait rire tous ceux qui ont réussi à m’accaparer le temps d’un verre ou plus ; deux, parfois trois, mais jamais la bouteille, parce que je déteste me lever la nuit. Particulièrement, je reste fasciné par la fascination de V. quant à ma capacité à ne jamais me plaindre. Elle est toujours un peu inquiète lorsqu’elle m’annonce telle ou telle catastrophe et que les efforts pour la résoudre vont être longs et fastidieux, mais, systématiquement, je me sers un café et je me mets au travail, toujours selon (l’un de) ce(s) principe(s) immuable(s) qui me guide (nt) : « ce qui doit être fait2 ». Et encore, même avec toutes ces parenthèses dignes d’une pitrerie féministe, je ne suis pas assuré de ne pas prêter au dogme ; décidément, tout n’est que mur à peine capitonné.

En un sens, je n’ai pas encore la capacité de Paul à m’équilibrer comme dans Inner Workings et je transforme toutes mes envies en autant de travaux que je prive de leur point final, comme si mon refus de l’impermanence — l’acceptation dans l’absolu n’est pas relative — ne pouvait plus que s’exprimer de la sorte ; l’éternité démontrée par l’incomplétude (en toute mauvaise foi, bien évidemment). Et peut-être est-ce que, justement, je ne me suis pas encore suffisamment démoli et que les ramas de mon âme s’agglomèrent en un compost stérile duquel ne sortira rien, pas même mauvais, car les pointes du collier se sont retournées et blessent toute tentative de vie jusqu’à l’échec. [« Très bien » annonce Jake Gyllenhaal à l’écran et j’ai presque envie de lui répondre « Et ta sœur ? », mais ce serait avouer ma faiblesse envers cette dernière. D’autant qu’en fait, c’était son interlocuteur ; le film m’ennuie déjà au bout de trois minutes.] Ou peut-être suis-je tout simplement une véritable ordure, une personne qui ne retient qu’une seule chose de chaque enterrement : le fait que mes chaussures en ressortent systématiquement sales et que je déteste par-dessus énormément de choses nettoyer mes chaussures, au point de ne jamais le faire ; une personne m’a fait remarquer, récemment, que j’avais besoin d’une femme et je lui ai répondu que si je ne prenais pas d’animal de compagnie, ce n’était pas pour m’enquiquiner avec un être humain. Après tout, être amoureux n’est jamais qu’un conformisme social me concernant, ce qui décrédibilise d’emblée l’entreprise.

Et puis, avec ce qui m’entoure, je suis déjà assez accaparé, comme avec V. qui m’invite à son anniversaire — l’avoir vexée n’a finalement servi à rien — ou comme E. qui me sort du lit pour aller dans une grande surface spécialisée dans le bricolage après m’avoir montré son pénis — phallus ? – la veille ; certes, par inadvertance, mais le détail ne m’a pas échappé, au contraire de tous ces films, livres et musiques que je consomme par réflexe, comme si — ce n’est pas consciemment le cas, mais je me méfie des lubies de mon inconscient — je cherchais des catharsis à jeter en pâture à mon jugement différentiel, alors que tout cela n’est que naturel, la vacuité du travail nécessitant la plénitude du loisir. Tout comprendre me laisse perplexe et cela me rassure en même temps que cela m’accable ; ou plutôt : m’étiole. Parallèlement, et malgré la fin anticipée, l’avenir lointain me corrode et les perspectives immédiates m’oppriment. En déféquant, je me prends pour la Reine des Neiges et chantonne Let It Go, avant de contempler mon offrande à la nature, de modestie aussi variable qu’imprévisible, et de me confondre un peu plus en questionnements existentiels sur la métaphysique de la Qualité de Pirsig — avec cet aboutissement tarte à la crème inévitable : « c’est de la merde » — et sur comment quelqu’un a pu alimenter une thèse là-dessus ; comme quoi, il n’y a pas d’intellectuels précaires, mais juste des imposteurs doublés d’escroqués.

Alors, j’ai certes perdu le fil — de cette note, de ma pensée et de ma vie —, mais parce que mourir reste une incompétence avilissante de ma part, arrivera inexorablement ce moment où je réaliserai que ma condamnation à vivre n’est pas suffisante ; je dois en plus — j’en soupire d’avance —, purger ma peine, dans tous les sens du terme. En attendant, je mangerai bien du nougat chinois.

Le temps est peut-être ce qu’il est.

Ma première pensée de l’année a été que je ne lui survivrai pas. C’est arrivé sans aucun effet d’annonce ni prédisposition. Un véritable cheveu dans la soupe, agrémenté du goût de la feuille morte tombant une fois le jardin nettoyé, mais paradoxalement pas mortifère. Une évidence anoblie par ce que je perçois aujourd’hui encore, plus d’un mois après, comme étant la vérité de ce qui n’est pas une fuite — par exemple : devenir chauffeur poids lourd et parcourir le monde avec comme objectif suprême d’apparaître dans une saison d’Ice Road Truckers ; contre-exemple : ne jamais revoir American Honey, film d’une platitude confondante qui me doit près de trois heures de ma vie —, mais bel et bien une fin, dans tous les sens du terme. Et plus ou moins paradoxalement, cela m’a libéré, comme si le fait d’abandonner en soi la partie me permettait du coup de mieux la jouer. Comme si le deuil pouvait prendre fin non pas en un oubli, mais en une intégration en soi, qu’il ne s’agisse plus d’un objet extérieur s’ancrant en nous tel un cancer, mais juste une nouvelle composante de l’amas qui compose notre être. Mon sourire n’est plus narquois, mais très précisément résigné ; aurai-je atteint l’apogée de mon système philosophique ? Car même face aux accusations de ces deux jeunes filles m’ayant choisi comme bouc émissaire, soutenues par leurs harpies de mères et ayant entraînée une enquête à mon encontre, je n’ai pas perdu mon calme, allant même jusqu’à y voir là une opportunité de prouver la valeur et la probité de mon travail, avec succès. Plus encore qu’avant, où j’essayais quand même d’affecter des émotions apparentes correspondant à ce que la société attendait de moi, je suis détaché de tout et cela me réussit.

Constat accablant.

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Cadavre exquis.

Période chargée, mais j’ai quand même pris le temps de regarder un documentaire sur les dernières années de David Bowie ; bien m’en a pris, car cela m’a rappelé combien la musique est une sublime béquille vitale.

La censure est inacceptable.

(Sauf quand certaines élèves qui ne peuvent plus se passer de vous trouvent votre Instagram.)

Elle m’a demandé d’arrêter de déprimer et j’ai trouvé cela très triste.

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Dans ces moments-là, je pense toujours à la scène finale de The Shield, où Mackey regarde le sol et dont j’oblitère systématiquement la suite dans mon esprit, restant debout dans le jardin, le regard tantôt droit devant, tantôt dirigé vers le ciel. Ne pas juste accepter que le monde s’effondre sans que je puisse y faire quoi que ce soit de décisif, mais, au moins, ne pas courber l’échine et ne pas céder non plus à la fierté mal placée ; je préfère la dignité de ceux qui savent parler à un volume raisonnable. Au même moment, N. jetait Hélène sur les rails. Trois Malinois, cela faisait en effet beaucoup trop pour seulement cent vingt euros d’échappée, même si je ne sais pas quel crédit je peux apporter à ses paroles. J’ai juste constaté qu’elle croquait au bas mot quatre fois ce que j’inspirai et qu’elle est même repartie avec la dose qu’elle m’avait laissée en cadeau pendant que j’étais allé travailler tant bien que mal : « Tu vois, c’est aussi pour cela que je t’ai fait acheter un clavier étanche et lavable. » Mais même si c’était une substance que je n’avais encore jamais prise, avec toutes les conséquences de la déniaisification, surtout après une très longue abstinence du reste, ce n’est pas ce qui m’a fait mal. Vomir, c’est juste s’effondrer sur ses toilettes et se dire que cela sera toujours cela de moins à digérer. Quand vient la bile, alors c’est moins de souci et si en plus les toilettes étaient propres, alors l’estime de soi prend sa part. Les vertiges non plus ne m’ont pas gêné, à une nouveauté près : d’habitude, je déteste m’allonger dans ces moments-là, mais cette fois-ci, je suis quasiment tout le temps resté au lit, ne me levant que pour aller aux toilettes vomir, souvent, uriner, parfois, et déféquer, jamais. Quant aux hallucinations et à la perte de la notion du temps, comment s’en plaindre ? Tout ce qui éloigne de la réalité (lecture, musique, cinéma ; même le travail libère !) est bon à prendre et le seul jalon, celui qui marque un avant et un après, a été la venue de cet homme que N. a sodomisé dans mon salon. Il a payé cent cinquante euros et je me souviens avoir pensé que c’était en dessous du prix courant, surtout vu l’attitude de la maîtresse qui ne saura probablement jamais perdre ses habitudes de petite fille polie et bien sous tout rapport, même durant l’acte. Avec son crâne moitié rasé et moitié décoloré à l’alcool, le contraste est toujours équilibré. Je pense que le plus dur a été sa façon de poser ses mains sur moi. Quand je partage un lit, je reste dans mon coin. En fait, dans tout ce que je fais, il y a une délimitation entre moi et le reste du monde. Je suis présent, participant s’il le faut, mais je reste néanmoins à l’écart, même si subtilement ; mon équilibre n’est pas sur ma tête. Or, fidèle à elle-même, N. voulait un contact physique, quitte à prendre ma main pour la placer où il lui plaisait. Quelque chose qui était parti avec Phyllis et que je n’avais pas volonté de retrouver. Je ne peux pas lui en vouloir, tout au plus ai-je été naïf de ne pas me rappeler sa façon d’être, là, avant de finalement rentrer chez elle, où son ex l’attendait pour reprendre là où ils s’étaient arrêtés. Je ne sais pas si j’aurai pris la dose qu’elle devait me laisser, je sais juste que je n’ai plus le réflexe d’acheter ces choses-là et qu’en même temps, j’en ai passablement envie quand même. Mais je n’ai plus le loisir pour la chaleur humaine, qu’elle soit artificielle ou biologique, et la volonté s’est éteinte. Ce soir, en regardant à nouveau la séquence finale de Six Feet Under, je me suis rappelé que toute naissance était, si ce n’est un meurtre, alors une condamnation ; combler le néant ne devrait peut-être pas être une nécessité.

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