Apatheia

Privation d'affection

Le temps est peut-être ce qu’il est.

Ma première pensée de l’année a été que je ne lui survivrai pas. C’est arrivé sans aucun effet d’annonce ni prédisposition. Un véritable cheveu dans la soupe, agrémenté du goût de la feuille morte tombant une fois le jardin nettoyé, mais paradoxalement pas mortifère. Une évidence anoblie par ce que je perçois aujourd’hui encore, plus d’un mois après, comme étant la vérité de ce qui n’est pas une fuite — par exemple : devenir chauffeur poids lourd et parcourir le monde avec comme objectif suprême d’apparaître dans une saison d’Ice Road Truckers ; contre-exemple : ne jamais revoir American Honey, film d’une platitude confondante qui me doit près de trois heures de ma vie —, mais bel et bien une fin, dans tous les sens du terme. Et plus ou moins paradoxalement, cela m’a libéré, comme si le fait d’abandonner en soi la partie me permettait du coup de mieux la jouer. Comme si le deuil pouvait prendre fin non pas en un oubli, mais en une intégration en soi, qu’il ne s’agisse plus d’un objet extérieur s’ancrant en nous tel un cancer, mais juste une nouvelle composante de l’amas qui compose notre être. Mon sourire n’est plus narquois, mais très précisément résigné ; aurai-je atteint l’apogée de mon système philosophique ? Car même face aux accusations de ces deux jeunes filles m’ayant choisi comme bouc émissaire, soutenues par leurs harpies de mères et ayant entraînée une enquête à mon encontre, je n’ai pas perdu mon calme, allant même jusqu’à y voir là une opportunité de prouver la valeur et la probité de mon travail, avec succès. Plus encore qu’avant, où j’essayais quand même d’affecter des émotions apparentes correspondant à ce que la société attendait de moi, je suis détaché de tout et cela me réussit.

Constat accablant.

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Cadavre exquis.

Période chargée, mais j’ai quand même pris le temps de regarder un documentaire sur les dernières années de David Bowie ; bien m’en a pris, car cela m’a rappelé combien la musique est une sublime béquille vitale.

La censure est inacceptable.

(Sauf quand certaines élèves qui ne peuvent plus se passer de vous trouvent votre Instagram.)

Elle m’a demandé d’arrêter de déprimer et j’ai trouvé cela très triste.

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Dans ces moments-là, je pense toujours à la scène finale de The Shield, où Mackey regarde le sol et dont j’oblitère systématiquement la suite dans mon esprit, restant debout dans le jardin, le regard tantôt droit devant, tantôt dirigé vers le ciel. Ne pas juste accepter que le monde s’effondre sans que je puisse y faire quoi que ce soit de décisif, mais, au moins, ne pas courber l’échine et ne pas céder non plus à la fierté mal placée ; je préfère la dignité de ceux qui savent parler à un volume raisonnable. Au même moment, N. jetait Hélène sur les rails. Trois Malinois, cela faisait en effet beaucoup trop pour seulement cent vingt euros d’échappée, même si je ne sais pas quel crédit je peux apporter à ses paroles. J’ai juste constaté qu’elle croquait au bas mot quatre fois ce que j’inspirai et qu’elle est même repartie avec la dose qu’elle m’avait laissée en cadeau pendant que j’étais allé travailler tant bien que mal : « Tu vois, c’est aussi pour cela que je t’ai fait acheter un clavier étanche et lavable. » Mais même si c’était une substance que je n’avais encore jamais prise, avec toutes les conséquences de la déniaisification, surtout après une très longue abstinence du reste, ce n’est pas ce qui m’a fait mal. Vomir, c’est juste s’effondrer sur ses toilettes et se dire que cela sera toujours cela de moins à digérer. Quand vient la bile, alors c’est moins de souci et si en plus les toilettes étaient propres, alors l’estime de soi prend sa part. Les vertiges non plus ne m’ont pas gêné, à une nouveauté près : d’habitude, je déteste m’allonger dans ces moments-là, mais cette fois-ci, je suis quasiment tout le temps resté au lit, ne me levant que pour aller aux toilettes vomir, souvent, uriner, parfois, et déféquer, jamais. Quant aux hallucinations et à la perte de la notion du temps, comment s’en plaindre ? Tout ce qui éloigne de la réalité (lecture, musique, cinéma ; même le travail libère !) est bon à prendre et le seul jalon, celui qui marque un avant et un après, a été la venue de cet homme que N. a sodomisé dans mon salon. Il a payé cent cinquante euros et je me souviens avoir pensé que c’était en dessous du prix courant, surtout vu l’attitude de la maîtresse qui ne saura probablement jamais perdre ses habitudes de petite fille polie et bien sous tout rapport, même durant l’acte. Avec son crâne moitié rasé et moitié décoloré à l’alcool, le contraste est toujours équilibré. Je pense que le plus dur a été sa façon de poser ses mains sur moi. Quand je partage un lit, je reste dans mon coin. En fait, dans tout ce que je fais, il y a une délimitation entre moi et le reste du monde. Je suis présent, participant s’il le faut, mais je reste néanmoins à l’écart, même si subtilement ; mon équilibre n’est pas sur ma tête. Or, fidèle à elle-même, N. voulait un contact physique, quitte à prendre ma main pour la placer où il lui plaisait. Quelque chose qui était parti avec Phyllis et que je n’avais pas volonté de retrouver. Je ne peux pas lui en vouloir, tout au plus ai-je été naïf de ne pas me rappeler sa façon d’être, là, avant de finalement rentrer chez elle, où son ex l’attendait pour reprendre là où ils s’étaient arrêtés. Je ne sais pas si j’aurai pris la dose qu’elle devait me laisser, je sais juste que je n’ai plus le réflexe d’acheter ces choses-là et qu’en même temps, j’en ai passablement envie quand même. Mais je n’ai plus le loisir pour la chaleur humaine, qu’elle soit artificielle ou biologique, et la volonté s’est éteinte. Ce soir, en regardant à nouveau la séquence finale de Six Feet Under, je me suis rappelé que toute naissance était, si ce n’est un meurtre, alors une condamnation ; combler le néant ne devrait peut-être pas être une nécessité.

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Barbès-Voltaire x Pixies

Métal dans la main
Dure froideur entre mes lèvres
Détonation

x

Cesser d’exister
Laisser la carcasse sombrer
Et l’autre de chanter

Réclusion.

Fausseté, amour :
Négation de soi ;
Bruit du galop.

Malheureusement, la C.P.E. n’a pas mordu à l’hameçon.

Mes horaires sont très précis : à 6 h 15 au plus tard, je dois être parti pour être sûr de ne pas arriver en retard à mon premier (et préféré) travail de la journée et, si tout va bien, je rentre vers 23 heures, le temps de contenter deux de mes trois besoins primaires : gloutonner (deux pommes et deux kiwis) et récurer (je me rase le soir pour avoir le temps de l’intendance le matin) ; je me couche donc aux environs de minuit et dors jusqu’à 5 h 30 par tranches d’une demi-heure. C’est une autre forme d’évasion, moins puissante que les drogues, mais beaucoup plus stable et qui me permet de dégager des moments de détente, comme :

  • improviser un cours sur les termes anglophones concernant le piratage informatique,
  • installer un atelier sauvage de réparation de consoles de jeux cassées dans la salle des surveillants,
  • constamment démontrer aux élèves que j’ai plus de répartie qu’eux*,
  • faire rugir Hauteclaire devant le portail pour leur annoncer mon arrivée,
  • aider les surveillants dans leur travail,
  • être coopté pour un projet éducatif qui risque de faire parler de lui (à mon grand dam),
  • menacer de punir les élèves s’ils ne rapportent pas extrêmement vite le premier tome de La Guerre des clans au C.D.I., car j’ai vraiment envie de le lire,
  • aider le conseil des élèves (affiches, réparation de consoles, encadrement) à récolter des dons pour les Restaurants du Cœur,
  • annoncer au principal que je ne céderai pas sur l’obtention d’un baby-foot pour la salle de permanence,
  • me retenir de préciser que je compte en plus organiser des tournois de baby-bouffes (du baby-foot agrémenté de claques dans la figure),
  • casser le mot de passe Wi-Fi de l’académie,
  • rédiger des rapports d’incidents quand mes élèves (rien qu’aujourd’hui) mettent de la nourriture partout dans la salle de classe, tombent dans les escaliers, se battent à la sortie de mon cours, marquent « annulér » sur les heures de colle que je leur donne, signent leur lettre au père Noël — « écrivez une lettre au père Noël afin de lui reprocher de ne pas exister » — en marquant « Jacquie et Michel » et volent les bonbons (dégueulasses, j’en ai piqué aussi) de la prof d’Anglais,
  • et, surtout, pavaner auprès de mes collègues avec les mots que mes élèves m’écrivent dans l’espoir de rendre jalouse la C.P.E., parce que toute vie irresponsable a besoin d’une histoire d’amour à sens unique pour meubler les vides du scénario**.

Sinon, demain matin, durant le cours de Latin, ce sera petit déjeuner avec une bande-son improvisée par D.J. Pion-délinquant et D.J. Prof-voyou : garage australien, post-rock grec, psychédélique japonais, électro minimaliste française et, parce que je suis un redoutable salopard, punk dépressif suédois, ce qui, à l’approche de l’hiver, n’est pas rien.

Tōru Fujisawa m’a tout pris.

* Dernier exemple en date : j’ai entendu un élève dire « Cassos » sans être sûr qu’il parlait de quitter la cour ou bien de moi ; dans le doute, je lui ai demandé, à sa profonde indignation, s’il venait de se voir dans un miroir.

** Dans les faits, je suis hypocrite, car ce sont surtout certaines élèves qui ont voulu créer du ragot là où il n’y en avait pas, mais l’idée m’a suffisamment amusé pour que je veuille la rapporter ici.

Aphone.

Alors, en attendant que je retrouve ma voix, voici un exemple, représentatif sans l’être, de ce que j’écoute en soirée :

La paranoïa est un narcissisme comme un autre.

Je ne sais pas si c’est le fait de regarder Misfits après une première tentative avortée — je devais être de vraiment très mauvaise humeur ce jour-là, car je garde le souvenir d’une série bâclée, stupide et pauvre, et m’être dit qu’elle ne dépasserait jamais la première saison —, ou bien le passage de N. à la maison, dont j’ai finalement mis à la poubelle les dernières traces qui subsistaient sur le vinyle de Berthold Brecht, ou encore le concert de Saintes d’hier avec les gaillards de Buddy Records, mais j’ai de plus en plus envie d’alcool et de pilules, mais pas de cigarettes, car j’ai tendance à les ramener chez moi et que je suis comme Natacha. Bizarrement, je relance des projets et d’autres trouvent une raison d’être, alors même que je me sens juste prisonnier de l’œil du cyclone, enfermé dans un cylindre qui serait la tige d’une fleur de métal aujourd’hui disparue et contemplant l’action depuis une alcôve privilégiée, comme cette femme quémandant dans le métro et visiblement trop avancée dans son addiction à la métamphétamine pour espérer une autre issue que crever la gueule ouverte dans le caniveau avec une dernière poignée de millisecondes d’extase. Personnellement, et même avec une balance complètement fangeuse, je préfère encore me reprendre une dose de Saintes, dont j’ai d’ailleurs dit à V. qu’elle jouait la version de The Marble Index dont j’aimerai avoir le disque, même si j’ai arrêté de mettre de l’argent là-dedans et que je revends progressivement toutes mes reliques. Un jour, je reprendrai sur scène ce fameux simple de Kuroyume et je le phagocyterai en FLAC My Life en jetant des albums volés de Metallica sur le public ; je n’espère toutefois pas que Lars Ulrich les dédicace. Tant pis : vos mots ne m’atteignent pas tandis que vous goûtez mes crachats et cela est déjà pas mal pour un autre dimanche passé sans crever.